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Un Rayon de Nuit

Quatre Poèmes de Raymond Carver

(version légèrement révisée d’un texte d’abord publié sur Lampe-Tempête,

http://www.lampe-tempete.fr/rayondenuit.html)

Un aigle laisse échapper une morue juste au-dessus de votre tête ; pêche miraculeuse. Vous la ramenez chez vous et – what the hell not ? – vous la préparez avec des pommes de terre bouillies, des pois et des pains au lait. Après le dîner, vous parlez des aigles puis, la discussion dérivant, vous vous entretenez à propos d’un ordre de choses beaucoup plus ancien, beaucoup plus sauvage.

Dans les poèmes de Raymond Carver[1], on est face à des choses très simples, des histoires qui nous arrivent à tous, all of us, des souvenirs, des rencontres, des sensations. Mais ce qui importe, comme toujours avec la poésie, est le réseau de renvois par lequel ces choses communiquent entre elles, le plan des éléments naturels (l’eau (omniprésente), le vent, une toile d’araignée, un cheval, une pomme, la pluie) et factices (la route, la voiture, une party, le téléphone, les lettres), l’instant présent par lequel s’engouffre une mémoire oubliée, une ville qui en appelle une autre. Et ce système de renvois est toujours troublé par un autre plan – qui s’infiltre – qui gronde – que l’on nommera le mystérieux.

De nombreux poèmes s’y réfèrent d’ailleurs dans leur titre (The PhenomenonAnother MysteryMiracleSomething Is Happening). Mais, de fait, le mystérieux vient de partout, improvisé à la doublure des choses. The other side, comme il le dit souvent. On y atteint le plus couramment du monde. Par exemple en trouant la protection en plastique qui recouvre un habit sortant juste du pressing (Another Mystery, 1989). Mais percer cette surface, c’est prendre la mort d’un grand-père disparu en pleine face. Pourtant, le quotidien n’est pas l’objet de l’écriture de Carver, l’étrange ne gît pas dans le banal – c’est ce que voudrait nous faire croire un certain art, une certaine poésie contemporaine, qui s’emploie à nous diminuer l’existence à coups d’ustensiles amassés, de petites photos sans profondeur, ou d’énoncés posés au milieu de nulle part. Non, le mystérieux est un point de rencontre, tellurique, fluvial, sensible. The places where water come together / with other water. Those places stand out / in my mind like holy places. Aux embouchures – mouth en anglais : là où conspirent le fleuve et la langue, qui s’augmentent l’un l’autre au contact. Ainsi l’écrivain, ainsi le lecteur, loving everything that increases me (Where Water Comes Together with Other Water, 1985)[1].

La simplicité est celle des raccourcis (short cuts), grâce auquel le mystérieux est rendu à lui-même, sans apparat. Concentré, purifié. Ramené au monde – passé et repassant par la prose que pratiquait Raymond Carver, il ne fait plus de mystères. Il apparaît, comme un rayon de nuit.


[1] Mouth où myth et mite confluent.

 

A L’ÉCOUTE

C’était une nuit comme les autres. Dénuée

de tout sauf de mémoire. Il pensa

être passé de l’autre côté des choses.

Mais non. Il lut un peu,

écouta la radio. Regarda un moment

par la fenêtre. Puis monta. Au lit,

il réalisa que la radio était restée allumée.

Mais ferma les yeux malgré tout.

Au plus profond de la nuit,

alors que la maison filait à l’ouest, il se réveilla

avec des voix qui murmuraient. Et se figea.

Alors il comprit que c’était seulement la radio.

Il se leva et descendit. Il devait

pisser de toute façon. Une pluie fine

tombait désormais dehors. À la radio,

les voix s’évanouirent et réapparurent,

comme si elles revenaient de loin. Ce n’était plus

la même station.La voix d’un homme

dit quelque chose à propos de Borodine,

et de son opéra Prince Igor. La femme

à qui il s’adressait acquiesça, et rit.

Commença à raconter un peu l’histoire.

La main de l’homme s’écarta de l’interrupteur.

Une fois de plus il se trouvait en présence

du mystère. Pluie. Rires. Histoire.

Art. L’hégémonie de la mort.

Il se tint là, debout, écoutant.

(in Where Water comes Together with Other Water (1983))

 

SÉANCE DE LECTURE

Chaque vie humaine est un mystère,

la tienne comme la mienne. Imagine

un château avec une fenêtre s’ouvrant

sur le Lac Léman. Là, à la fenêtre,

lors des jours chauds et ensoleillés, se tient un homme

tellement plongé dans sa lecture qu’il n’en lève

plus les yeux. Ou quand ça lui arrive, il pose

le doigt là où il s’est arrêté, lève les yeux,

et dépasse l’eau du regard jusqu’au Mont Blanc,

et au-delà, jusqu’à Selah,

où il est avec une fille

et se soûle pour la première fois.

La dernière chose dont il se souvient, avant

de sombrer, est qu’elle lui crache dessus.

Il continue de boire

et de se faire cracher dessus pendant des années.

Mais des gens vous diront

que souffrir est bon pour le caractère.

Vous êtres libres de croire ce que vous voulez.

Toujours est-il qu’il revient

à sa lecture et ne se sentira

pas coupable vis-à-vis de sa mère

dérivant dans son bateau de tristesse,

ou ne fera aucun cas de ses enfants

et de leurs problèmes sans fin.

De même qu’il n’a pas l’intention de penser à

cette femme aux yeux clairs qu’un jour il aima,

tombée aux mains d’une religion orientale,

et dont le chagrin n’a ni commencement, ni fin.

Laissez s’avancer tous ceux qui,

du château, ou de Selah,

pourraient se déclarer proches de l’homme

qui lit toute la journée, assis à la fenêtre,

tel le tableau d’un homme qui lit.

Laissez s’avancer le soleil.

Laissez s’avancer cet homme lui-même.

Que diable peut-il lire ?

(in Where Water comes Together with Other Water (1983))

 

PLUIE

Réveillé ce matin avec

une envie terrible de rester au lit toute la journée

et de lire. M’y suis opposé quelques minutes.

Ai regardé la pluie à travers la fenêtre.

Et lâché prise. Me mettant entièrement

à l’abri de ce matin pluvieux.

Serais-je prêt à revivre ma vie ?

Avec les mêmes erreurs impardonnables ?

Oui, si c’était seulement possible. Oui.

(in Where Water comes Together with Other Water (1983))

 

AVANT L’OUVRAGE (2)

J’ai toujours voulu une truite de rivière

pour le matin.

Soudain, je trouve un nouveau chemin

vers la cascade.

Je commence à me dépêcher.

Lèves-toi,

dit ma femme,

tu rêves.

*

Mais alors que j’essaie de me lever

la maison s’incline.

Qui rêve ?

C’est midi, dit-elle.

Mes nouvelles chaussures attendent près de la porte –

luisantes…

(in A New Path to the Waterfall, 1989)

Traduits par Frédéric Neyrat, avec des lectures et des suggestions de Monique Allewaert.

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