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Ci-dessous l’Introduction de

“Climate Turn. L’anthropo-scène, Chakrabarty et l’espèce humaine”

(Revue Internationale des Livres et des Idées, 28/09/2010,

http://www.revuedeslivres.onoma6.com/articles.php?idArt=539&PHPSESSID=92da7d2d53f358fa3004b0386037f3eb)

Epistémologiques, éthiques, linguistiques, culturels, la théorie contemporaine a certes connu de nombreux tournants; mais le tournant climatique ressemble au genre de virage qu’il ne faut surtout pas rater, sous peine de se retrouver dans le décor, ou derrière celui-ci, au-delà du « mince vernis » (Freud) de civilisation travaillé par les industries de la culture et les bastions éducatifs, sur une terre infertile, aux ressources énergétiques raréfiées, parcourue de conflits pour la subsistance. Dans un article intitulé « Le climat de l’histoire : quatre thèses », Dipesh Chakrabarty, professeur d’histoire et de civilisation, a négocié ce virage – mais pourquoi ? Et quels enseignements peut-on tirer de cette évolution singulière dans le cours de sa pensée?

Si la question des changements climatiques ne permet pas de ressaisir tous les aspects du monde actuel, elle vaut pourtant pour description et métaphore de la contemporanéité du monde, de ce qui nous arrive et de ce que nous avons fait, de l’avenir comme du plus lointain passé. Elle est comme une récapitulation de l’histoire humaine, mémorial et sombre prophétie de la production de l’homme par l’homme. Elle oblige la pensée à se retourner sur elle-même, sur ses conditions matérielles et les relations qui les unissent à la culture, aux formes symboliques et aux orientations économico-politiques : qu’est-ce, en définitive, que l’histoire humaine ? Que nous est-il arrivé et qui est ce nous ?

Un tel retournement n’a certes rien d’absolument nouveau et s’effectue à chaque moment de pensée authentique. Mais il prend une allure dramatique lorsqu’il a pour objet, en définitive, les conditions de possibilité du vivant et de sa reproduction. On pourra toujours dire que les changements climatiques, pour Gaïa, ne sont rien de plus que des transitions vers un nouvel état d’équilibre biosphérique. Comme les dieux d’Épicure, Gaïa ne se soucie pas de nous, et la vie trouvera bien son chemin – sauf « scénario Vénus », avec une température à plus de 100 degrés qui en finirait avec toute forme de vie sur Terre et nous ferait reculer rudement dans l’évolution de la complexité cosmique ; ou, franchement plus optimiste, un « scénario Geyser » qui ferait des bactéries les souverains de la gouvernance planétaire et ne nous ferait reculer, écrit Hubert Reeves à qui l’on doit ces scénarios non encore planifiés par Hollywood, que « d’environ un milliard d’années dans l’histoire de la biologie[i] ». Bien sûr, ce sont là les perspectives les plus sombres, et l’on peut s’en tenir, avec Mike Davis, à la plus réjouissante d’entre elles :

« Et que se passera-t-il si la déstabilisation de l’environnement et les troubles sociaux, au lieu de dynamiser l’élan de l’innovation et de la coopération internationale, aboutissent seulement à pousser les élites vers des tentatives frénétiques pour se mettre à l’abri du reste de l’humanité ? Dans ce scénario, non étudié mais néanmoins pas improbable, les efforts mondiaux pour réduire les émissions seraient tacitement abandonnés (comme, dans une certaine mesure, c’est déjà le cas) en faveur de l’accélération des investissements d’adaptation sélective destinés aux passagers de première classe de la Terre. Il s’agirait alors de créer une oasis verte de prospérité permanente isolée, à l’écart d’une planète malade[ii]. »

Sans nous appesantir ici sur le fait que cette « oasis verte » (le fantasme d’une forteresse high-tech dans un monde qui ne permettrait plus, du fait de sa dissolution matérielle, les relations économiques et scientifiques globales qui soutiennent la possibilité de produire le progrès technologique et la « prospérité permanente ») est une pure impossibilité, appelons tournant climatique l’impact des changements climatiques sur le champ théorique. Cet impact sera rendu visible par la prise en considération des enjeux écologico-politiques et de leurs effets de réorientation conceptuelle ou pratique. Ce tournant pourra certes être multiple et se manifester de diverses manières, sous la forme de l’écologie politique, de l’objection de croissance ou d’une deep ecology rénovée, par une mise en avant des thèmes relatifs à la question du vivant et des formes de vie, ou, pratiquement, par la tentative de concilier les luttes sociales et écologistes[iii]. Il faudrait parvenir à recenser, dans les multiples agencements de formes de vie, dans les formules de l’art, l’émergence encore innommée de nouveaux matérialismes à tendance vitaliste – et, pourquoi pas, de nouvelles spiritualités devenues sensibles aux problèmes de la biosphère. Tournant climatique ne signifiera certes pas abandon des tournures de pensée, des saisies spécifiques aptes par exemple à critiquer la façon dont les « gouvernances » sauront et savent déjà profiter des changements climatiques et de la détérioration des conditions de vie pour agencer de nouvelles techniques de domination[iv]. Mais il impliquera la prise en considération du changement d’échelle que les pensées doivent endurer pour se tenir à la hauteur des enjeux de notre temps.

(…)


[i]           Hubert Reeves, Mal de Terre, Paris, Seuil, 2003.

[ii]           Mike Davis, « Adieu à l’holocène », disponible sur  http://contreinfo.info/article.php3 ?id_article=2103.

[iii]          Michael Hardt semble faire un mouvement dans ce sens (http://kasamaproject.org/2009/08/02/hardt-politics-of-the-common). Mais pas Antonio Negri, pour qui le commun est celui de l’homme (si l’on en croit, outre tous les livres précédents, l’un de ses derniers articles en date : « Produire le commun : entretien avec Antonio Negri » (RiLi, n° 16). Dans cet entretien, contrairement à ce que fait Hardt, Negri emploie deux fois, de façon négative, le mot écologie : pour l’associer à l’« eurocentrisme » (p. 38) et au « localisme » (p. 39). C’est toute la question du communisme humaniste qu’il faudrait ici analyser, chez Negri mais aussi chez Badiou et d’autres penseurs proches de l’idée communiste.

[iv]          Il faut lire sur ce point le stimulant Droit à la vie ? d’Alain Brossat (Paris, Seuil, 2010), et l’ouvrage récapitulatif de Roberto Esposito, Communauté, immunité, biopolitique (Paris, Les Prairies Ordinaires, 2010).

One thought on “Anthropo-Scène

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