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“Démesures””

par Frédéric Neyrat

Introduction au dossier “Prométhée contre Areva” (Multitudes n°47 , novembre 2011)

Notre temps souffrirait d’un déficit de mesure. Ce diagnostic est partagé par de nombreux penseurs et militants qui voient dans le déchaînement de la technique les causes de nos malheurs. Faudrait-il, comme le proposait Hans Jonas dans Le Principe Responsabilité (1979), réenchaîner Prométhée ? Prométhée le mythique voleur de feu, coupable – via Pandora – de la souffrance terrestre. Prométhée pourvoyeur de techniques aux humains, condamné par Zeus à se faire manger le foie tous les jours par un aigle. Nous faudrait-il encore le torturer ? Cela nous permettrait-il de nous débarrasser du Prométhée-TEPCO ?

La véridique histoire de Prométhée. Lisons Hésiode (-8ème siècle), à qui l’on doit l’un des récits fondamentaux concernant Prométhée. On s’aperçoit que ce dernier fait plutôt figure d’« anti-héros » (Karl Reinhardt), voire de pauvre type, médiateur chargé du sale boulot que quelqu’un devait bien faire : marquer la différence dieux/hommes (par l’offrande sacrificielle des os recouverts de graisse), et faire en sorte que les êtres humains puissent cuire leur nourriture, opérant par là même une différence hommes/animaux (vol du feu naturel). Prométhée aurait-il été puni d’un vol pour qu’un don ne soit pas reconnu ? C’est seulement avec le Prométhée enchaîné d’Eschyle (-5ème siècle) que Prométhée devient véritablement, d’un point de vue généalogique et narratif, un Titan, dieu en lutte avec des dieux. Qui a lu cette tragédie gardera toujours en mémoire l’image hallucinatoire d’un supplicié soumis à la torture – et l’on voudrait encore le supplicier !
Sa faute serait le vol du feu, dit-on, alors que le texte d’Eschyle nous parle de tout autre chose : la démesure de Prométhée est 1/ d’abord son amour de l’humanité le conduisant à sauver celle-ci du projet d’extermination d’un Zeus qui, revenant sur le partage dieux/êtres humains, voulait garder pour lui tous les privilèges (v.228-236) ; 2/ c’est par conséquent une certaine forme d’insurrection contre Zeus le tyran, et les modernes, Goethe le premier dans son poème Prométhée, insisteront sur ce point ; 3/ et c’est surtout, avant même qu’il soit question du feu et des technai, le don de l’Espoir, dont le récit d’Hésiode nous dit qu’il était seul resté coincé dans la boite de Pandora : Prométhée a « guéri les mortels de prévoir leur trépas » en plaçant « dans leur cœur des aveugles espoirs » (v.248-250). « Aveugles », ici, s’oppose à la translucidité du savoir de la date exacte de la mort. Prométhée apporte la fiction capable de rendre supportable le réel. Sa prévoyance est prévenance – care – et fiction prometteuse. Puis viendra la liste des autres dons : techniques, connaissance relative aux nombres et aux lettres, outils permettant aux hommes de moins souffrir au travail (le « joug » pour les « bestiaux » ; on y reviendra plus loin), art d’interpréter les signes des dieux et donc de s’en affranchir. Qu’en dit le Coryphée ? – « N’aide pas les mortels sans mesure » (v.507). Laisse-les dans l’ignorance. Occupe-toi de tes affaires, Prométhée, cela ne te concerne pas, ne fait pas de cosmopolitique s’il te plaît, tu as déjà assez à faire avec Zeus. Un Zeus autrement excessif. C’est symptomatiquement seulement l’excès de Prométhée que la pensée du 20ème siècle retiendra…

Contre un Prométhée-TEPCO. Prométhée n’est pas ce qu’on en a dit, et il nous faut le raconter autrement. Cesser de torturer Prométhée veut dire apprendre à le libérer – mais de quoi ? De notre incapacité à savoir métaboliser la démesure autrement que sous une forme maléfique. Il faut libérer Prométhée de sa forme actuelle : le Prométhée-MEDEF, le Prométhée-AREVA. Ce qui nous oblige à ne pas seulement, comme le proposait Lyotard, réécrire la modernité, mais tout aussi bien réécrire l’antiquité, en revenant vers l’une des scènes originelles de ce que certains finiront par appeler l’Occident. Une scène mythique où, depuis Hésiode, se joua un certain partage des êtres humains, des animaux, des artefacts et du divin. Et si le problème, en définitive, n’était pas – d’abord – la démesure comme telle mais sa localisation et sa métabolisation anthropologique ? Et si c’était ce partage originel qu’il fallait reconsidérer, sans accuser trop vite Prométhée ? Nous manquons peut-être de nouveaux médiateurs.
Plutôt que de vouloir chasser l’hybris par la porte, au risque de la voir revenir violemment par la fenêtre, nous aimerions penser que l’existence (humaine, animale, technique) est, par définition démesurée, et que toute société doit savoir lui adresser une place. C’est le déni de celle-ci qui conduit à la destruction des formes de vie sous sa forme capitaliste, sous la forme – justement – de la libération des pulsions de mort et de leur enrégimentement pour le pire. Libérer Prométhée autrement serait à la fois conjurer la mauvaise démesure qui conduit aux désastres écologiques, et envisager une politique capable de symboliser l’excès sans lequel les vies se réduisent aux programmations mornes. Une vie sans romantisme est vaine.

Organique Imaginaire Noir. Revenir sur la scène prométhéenne originelle veut dire « neutraliser » une certaine figure de Prométhée et la « haine de l’animal » qu’il colporte – « Je rêve à un Prométhée qui aurait posé comme condition à la réception du feu la nécessité pour l’homme de ne rien faire qui pût agresser les autres animaux de façon démente » nous dira Dominique Lestel. Autrement dit repenser l’animal, ne pas le voir comme « une angoisse sans objet » : Marion Laval-Jeantet raconte dans ce dossier les conséquences d’une injection de sérum de sang de cheval. Cette performance fut une forme d’« incorporation du sens » capable de rendre justice à la démesure sans laquelle les hommes ne seraient rien. Ou seulement tout.
Repenser la scène cosmotechnologique du partage originaire implique de considérer à nouveaux frais ce que technique veut dire, lorsqu’il s’agit des animaux et des hommes coalisés. Or Prométhée n’est pas seul. Il y a Arachné, l’arrière-petite-fille de Pandora, qui « renverse les hiérarchies techniques, génériques, sociales voire cosmogoniques » nous dira Boyan Manchev, interrogeant les rapports de la métamorphose avec la biotechnique – libérer Prométhée, c’est penser « tekhné contre tekhné », autrement dit un autre sens de la technique. Il y a Pandora donc, qui nous oblige à diviser encore la scène cosmotechnologique. Car les médiations du genre uni-mâle finissent toujours en TEPCO. Comment faire une place à Pandora autre que celle d’une jarre ouverte ? Dans son texte, Arne De Boever dessine un « Prométhée littéraire » issu de l’interruption du schème mythique, celui qui nous fait fusionner entre nous-les-hommes sans véritable partage, ou tellement inégal. Au lieu d’accommoder si péniblement le regard sur le feu, voyons « l’interruption du roc ».
Pour ces auteurs, reconfigurer la scène prométhéenne ne pourra se faire sans art. Ce dernier aura-t-il été autre chose qu’une forme de métabolisation de la démesure ? Sa figuration exige toujours une prise en considération de l’organique, de l’imagination et du noir (Annie Lebrun, Si rien avait une forme, ce serait cela). C’est ce que nous présente Olivier Capparos, qui se méfie des « métamorphoses trop vulgaires, trop faciles » – « Avant, l’élaboration du corps dépendait de la musique et de la danse. Aujourd’hui elle ne dépend de rien, que de nous ». Facilité de la technique auto-référée à des corps super-puissants, biopolitiquement gonflés, incapable du jeu, forclos du fragile. Le noir, le chaos, le désordre : il faut leur donner place pour agrandir l’espace, nous dira Alexandre Pierrepont à partir d’une étude sur le champ jazzistique : noir ou désordre ne sont pas au début ou la fin des temps, ils participent en permanence au « maelström » de la création, à la « dynamique combinatoire d’une musique spiralée, sur plusieurs niveaux et à différentes vitesses, toujours en train de se faire, se défaire, se refaire, et de réinventer le monde ».

« Autochtonies nomades ». Il faut savoir entrer dans la nuit noire pour favoriser l’émergence des mondes. Et faire surgir la dimension du dehors dans la politique, comme le soutiennent Sophie Gosselin et David gé Bartoli : libérer Prométhée signifie se libérer d’un schème d’appropriation juridico-économique du monde, et ces deux auteurs en appellent à « libérer le commun », à la « désappropriation généralisée » : « Nous appellerons « autochtonies nomades » tous les devenir-collectifs qui, à travers le monde, cherchent aujourd’hui à se constituer au-delà ou en-deçà des découpages socio-territoriaux, par le vecteur de la désappropriation ». C’est en comptant sur de telles opérations de dé-mesure politique – dés-appropriation, dé-libération – qu’il sera possible de conjurer le Prométhée nucléaire et capitaliste, qui s’approprie le droit de vie et de mort sur un monde endommagé.

***

Contributions:
Frédéric Neyrat : « Démesures »
Dominique Lestel, « Neutraliser le mythe de Prométhée »
Marion Laval-Jeantet,  « Interspécificité, à propos de « Que le cheval vive en moi » »
Boyan Manchev, « Le double obscur de Prométhée. La métamorphose et la technique »
Arne De Boever, « Prométhée littéraire »
Olivier Capparos, « Nuit noire selon Judée »
Alexandre Pierrepont, « Digression sur le désordre »
Sophie Gosselin et David gé Bartoli, « Organiser la désappropriation, libérer le Commun »

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