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“La religion du substitut. Courte étude croisée sur des textes d’Avital Ronell”, article paru dans la Revue Internationale des Livres et des Idées (n°13, 2009)

C’est un proche cousin de Bartleby, qui serait entré par erreur dans un roman d’Antoine Volodine – à moins qu’il n’ait cherché à s’y dissimuler volontairement. Retenu prisonnier dans le Château, sa stratégie discursive face à des tortionnaires presque irréprochables consisterait à répondre au K par K, koan après koan. Il dirait par exemple :

– « Eventuellement, je préfèrerais qu’il m’arrive quelque chose de nouveau. Pour vivre la vie nouvelle, je serai prêt à risquer ma propre vie – ou plutôt – non – ma propre mort »

– « Votre propre mort ? Vous voulez dire : risquer de perdre votre mort ? Mais cela n’a aucun sens, comment voulez-vous perdre ce qui ne vous appartient pas en propre, ce qui ne peut en aucun cas s’expérimenter comme tel, et puis vous avez lu ceux qui ont lu Heidegger, vous savez que la mort ex-proprie, déloge de soi-même, n’est-ce pas ? »

– « Mais c’est pourtant bien ce que je vous dis, que je veux laisser les morts enterrer les morts, tandis que mon sort – entendez mon destin et ma formule magique – serait d’être le premier à entrer vivant, j’ai bien dit vivant, comme Debord après Marx et Marx après Jésus l’auront dit avant moi, dans la vie nouvelle. »

– « Décidément vous voulez tout, jouer sur les deux tableaux, gagner sans ne rien perdre, la nouveauté sans les affres du changement, la révolution sans les armes, ce « dîner de gala » dont parlait Mao, ou l’amour sans les larmes »

– « C’est pour cela que je dis « éventuellement », mais vous n’écoutez pas, vous me mettez à la question sans attendre la réponse – à croire, comme elle l’écrit, que « le témoignage est de plus en plus lié à l’expérience de la torture » (Test Drive, p.132). Éventuellement signifie tout en même temps qu’il s’agit là d’une possibilité, d’une possibilité de l’impossible cela va sans dire, mais cela implique plus profondément une incertitude quant à la réalité, la profondeur, l’authenticité du désir qui nourrit cette possibilité. Eventuellement, il faut entendre event en anglais, l’événement, mais l’entendre comme une possibilité contrariée par une sorte de contretemps intérieur : je désire et je contre-désire, je cherche le nouveau et je cherche en même temps à l’abolir, je cherche la solution de continuité dans un flux ininterrompu. »

– « Quelle économie subjective ! »

(temps)

– « Vous avez raison, il s’agit de penser une économie en pure perte dont émaneraient des régulations inadaptées, et c’est cela qu’il faut comprendre : qu’est-ce qui fait que nous recouvrons sans cesse l’éventualité de l’inédit tout en le désirant absolument ? je crois que c’est lié à la mise, à ce que nous misons à l’occasion du nouvel amour, de ce qui pourrait être la vie nouvelle, l’autre politique, un destin collectif essentiellement différent, etc. Car dans ces circonstances exceptionnelles, nous croyons, à tort, miser ce qu’il s’agit de gagner gagner : la vie même – mais pour l’autre vie ; nous-mêmes – mais pour nous-autres, et c’est l’abyme qui s’ouvre au cœur de ce jeu paradoxal. L’abyme dans lequel nous pourrions sombrer, corps, âmes, citoyens, consommateurs… »

– « Je vois là beaucoup d’imaginaire… »

– « … parce que vous n’en voyez pas l’abyme. Regardez comment commence Test Drive, dès la première page, c’est là sous vos yeux :

« Même dans l’état de satisfaction le plus hallucinatoire, le moi sent que quelque chose lui manque : l’inquiétude l’envahit et il lui faut mettre en route la machinerie de l’épreuve ».

– « C’est du Freud, ça ».

– « Bien entendu, même si c’est du Ronell, et à la page 107 de notre édition, où l’on peut lire à nouveau ce passage, il est bien question de Freud. Seulement voilà, cette page 107 est précédée par cette première page qui précède jusqu’au titre, c’est une page non numérotée, elle est avant le livre proprement dit, avant même qu’il ne soit présenté. Cela serait sans aucun doute intéressant de rappeler comment Derrida a pu écrire sur ces histoires de préfaces ou de pré-textes inassignables, et de dire que dans ce livre Ronell soumet Popper à la question à partir de ce même procédé ; plus utile cependant serait de comprendre le lien étroit qui unit ce texte inassignable-là et l’objet de ce livre, un lien que je vois aussi à l’œuvre, sous d’autres figures, dans plusieurs des livres de Ronell – telle serait la question centrale :

est-il possible de se passer, sans trop de malheurs, de la religion du substitut ?

ou

comment déclarer son adépendance ?

Ces questions sont bizarres, et j’entends votre rire sarcastique, comme si vous vous disiez : « Alors là, nous sommes vraiment dans le caricatural, le textuel et la répétition, les phrases incompréhensibles et les jeux de langage en veux-tu en voilà, Marx avait raison quand il parlait de la façon dont les grands événements et personnages historiques se répètent sous la forme d’une farce, et une farce qui se démultiplierait à l’infini, à la manière d’une Vache qui Rit dont vous seriez ici le fractal fromage. Caricature d’autant plus embarrassante qu’elle s’appuie sur l’idée qu’il y aurait une question fondamentale là même où l’auteure se présente sous la forme d’une dissémination ». Je vous réponds, de plein gré :

• rendre justice à une pensée de la dissémination nécessite de la concentrer localement, c’est lui être fidèle que de ne pas répéter exactement son geste, discontinuité n’excluant pas l’imitation mais la convoquant sous un mode étrange, trahison nécessaire aux parages du Même, et Nietzsche n’en disconviendrait pas, lui qui soupçonnait, comme le rappelle Ronell, en chaque affirmation de fidélité trop manifeste la présence d’un taux mortel de ressentiment, de refus du changement, de la vie et de la reconnaissance non pas tant des erreurs personnelles que des solutions périmées ;

• c’est en outre reconnaître à quel point Avital Ronell elle-même concentre les pensées qu’elle présente, qu’il s’agisse de Husserl, Heidegger, Boyle ou Kafka : seule l’extrême densité de l’analyse maintient ce système dissipatif loin d’un collage qui rendrait équivalents les différents systèmes convoqués : dans Addict, Flaubert n’est pas Heidegger, comme la littérature n’est pas la philosophie, mais l’une comme l’autre et l’autre comme l’un se coupent mutuellement des systèmes de haute fidélité qui ne leur feraient dire, tautologiquement, que ce que l’on leur a toujours fait dégorger –

ainsi dans Addict, Crack wars en anglais, l’étude consacrée à Madame Bovary permet de déplacer l’enjeu de la drogue, en montrant que celle-ci ne se réduit pas à un objet, à la came, mais doit être envisagée relationnellement et anthropo-ontologiquement comme « être-sous-drogue », expression qui décalque l’être-au-monde ou le Mitdasein heideggerien de Etre et temps, et permet pour le coup, second déplacement, de sortir du terrain de la guerre contre le crack, guerre aux relents racistes intentée dans les années 90 aux U.S.A.,

contexte dans lequel Avital Ronell publie son Crack wars (1992) ;

• et j’affirme donc, à mes risques et périls, ce centre dans tous les textes que j’invoque devant vous : il est partout question de lien et de déliaison, de rupture affective et de relations, de manque et de palliatifs, de dépendance et d’indépendance. C’est à cette configuration que se rattache – et se détache – l’origine inassignable de Test Drive : une supposée situation de plénitude toujours déjà trouée, et qui lance une machine aberrante. Tout aussi bien la machine de drogue que la machine amoureuse que la machine technologique. Qui peuvent se brancher les unes sur les autres, car le téléphone est une drogue qui nous parle à l’oreille d’amour et de dispute, et la drogue une technologie de l’être-au-monde, et l’amour une conversation qui est supposée tenir sur les longues distances. Ce qui se dit tout aussi bien chez Ronell de la sorte : l’essence de la drogue, comme objet, n’est pas la drogue ; de même que le téléphone est une « synecdoque de la technologie », « à la fois moins et plus que lui-même » (Telephone book, p.21) ; de même que les oiseaux, ces « fait[s] métapsychologique[s] » qui « [ne sont] jamais ce qu’il[s] [sont] empiriquement » – ce que sait parfaitement une artiste comme Beatriz da Costa (http://www.pigeonblog.mapyourcity.net/index.php) – sont eux aussi des « synecdoques, moins qu’eux-mêmes et davantage que ce qu’ils ont l’air d’être » (Life extreme, pp.46-47). De même que … (temps) »

– « Vous hésitez. Vous hésitez à dire : de même que l’essence de l’amour n’est pas l’amour, à la fois moins et plus que lui-même. Freud, lui, n’a pas reculé ».

– « Je ne recule pas, je temporise et ralentis, encore une fois vous répondez trop vite, à la place de celui que vous interrogez, lui donnant les mots que vous avez déjà consignés dans votre Déposition. Car, oui, je crois que le centre du centre est le problème de l’amour, du deuil, de la rupture et de ce qui va tenter de compenser cette perte au détriment de l’amour. Je lis par exemple ceci, dans Telephone Book, à propos de l’invention du « lait condensé », je ne l’invente pas bon sang :

« car la question que pose le fait de conserver/consommer ce qui n’est plus là – une forme spécifique de pathologie du deuil – pourrait bien s’avérer guider tous les missiles de la technologie » (p.117).

Mais alors tout le problème est de comprendre la nature de cette compensation, de ce qui vient se-substituer-à. Nietzsche parlait des « religions de substitution » comme ce qui remplace la religion, comme transfert du divin au régime du séculier, moi je parlerais de religion du substitut pour lui-même, et c’est bien cela la drogue, non ? et l’acte même de consommer dans cette nouvelle économie psychique que Charles Melman décrit dans L’Homme sans gravité. Jouir à tous prix. C’est bien ce qui donne, aux yeux des autres, « l’apparente autonomie libidinale de l’addicté » (Addict, p.61) »

– « Le texte que vous citez dit plus exactement : « Si Freud a eu raison sur l’apparente autonomie », etc., vous choisissez toujours Freud pour interpréter Ronell ; procédé malhonnête »

– « J’ai déjà répondu sur ce point, et je continue : le substitut vient se coller en lieu et place du rompu, il ne le supplémente pas ni ne le spectralise pour reprendre des mots de Derrida, il vient plutôt rendre vraiment indistincts des plans disjoints. C’est bien cela que révèle et confirme la drogue : l’endroit où il n’y aura pas de distinction entre besoin et désir. De même que la technologie ne viendrait pas tant se substituer à la nature qu’aux forces qui rendent indistinctes liberté et nécessité. C’est tout de même étonnant, non, que nous prenions toujours nos décisions fondamentales tout près des lieux psychiques où les plus grandes obligations s’imposent… »

– « Oui, j’entends, Freud, Kant, Heidegger, autrement dit surmoi, impératif catégorique, appel du Dasein… Si je vous comprends bien, il n’est nulle libération, nulle sortie possible… »

(temps)

– « C’est plutôt que cette question devient désormais hautement problématique, et c’est là que commence, éventuellement, la possibilité de l’expérience, de l’essai, de l’examen et de l’épreuve, tout ce que le mot test engendre en anglais, ainsi que des mystérieux ressorts, de l’élan, de cette compulsion qui nous pousse au test. Test drive, oui c’est ça. Ce qui m’apparaît clairement et distinctement à la lecture des livres d’Avital Ronell, c’est que nous testons obscurément nos attachements en vue, éventuellement, de la vie nouvelle. Nous les testons à tous les niveaux, individuels et collectifs, en science et en politique. En science, nous avons cru que la Modernité, l’époque de ce que nous avons cru être celle du Nouveau Monde, du monde qui se détacherait absolument des temps anciens, était écrite « en langage mathématique » pour reprendre la formule de Galilée relative au livre de la nature, nous avons cru à nos idéalités mathématiques sans voir que nous ne faisions qu’expérimenter ces Idées – vous noterez au passage que Ronell demeure fidèle au projet husserlien consistant à donner sens à une science qui tendrait à s’en forclore. Si l’Idée n’est qu’une hypothèse, comme elle nous le dit après le philosophe Hermann Cohen, cela veut dire que l’Idée est d’ores et déjà une expérience, et que notre « disposition expérimentale », en sciences, est une expérience au second degré, un test (vérification, test de niveau 2) de test (hypothèse, test de niveau 1). Popper, nous dit-elle ou c’est du moins ce que nous comprenons (Test Drive, pp.67-68), ne peut pas tester le test de niveau 2 parce qu’il ne voit pas le premier : il ne suffit pas de dire qu’un énoncé est scientifique s’il rend possible de construire au moins un protocole permettant de le réfuter (niveau 2), si l’on n’interroge pas ce que signifie l’hypothèse préalable impensée d’une science idéale et de scientifiques idéaux capable de tester sans relâche, sans borne, tous les idéaux de la science (niveau 1). Et cet aveuglement, voilà ce qu’il nous faut comprendre de toute urgence, rend la science dangereuse. Pourtant, Avital Ronell aime la science, qui l’« émerveille » (Test Drive p.22), mais elle sait aussi ce que la science nous « coûte » (Test Drive p.30). Inquiétude et merveille dont rend parfaitement compte Life extreme, le livre conçu en collaboration avec Eduardo Kac, ce promoteur d’un « art transgénique » (http://www.ekac.org/): le livre présente des photos d’être hybrides, effets de croisements, d’interventions du génie scientifique et de l’art, alternant avec des citations et des textes écrits par Ronell. Or jamais, relisez-le ce livre, jamais vous ne lirez sous sa plume l’affirmation héroïque des purs bienfaits de l’hybridation et des croisements, mais tout aussi bien jamais la position réactive qui indiquerait des limites naturelles à ne pas franchir. Parce que cela serait faux : si notre époque est bien celle de l’expérimentation, et si l’expérimentation n’a pas lieu simplement dans le monde, mais en tant que monde, sans extérieur absolu, alors cela signifie que, dans la théorie, dans la pensée, dans la politique, dans l’art, nous devons tout miser avant de savoir et de décider. Il ne s’agit pas seulement d’affirmer que l’on décide toujours du point de l’indécidable n’est-ce pas, mais de constater que nous avons fait l’indécidable et que nous ne le savons pas. Nous ne savons pas que l’impératif littéralement surmoïque de notre temps est celui de l’irrépressible production expérimentale de l’indécidable »

(temps)

– « Peut-être, mais j’ai perdu le lien avec la libération… »

– « Parce vous êtes vous-même la proie du problème fondamental : que veut dire tout miser la peur au ventre ? et cette question, qui n’est pas nouvelle, est aujourd’hui aggravée : comment promouvoir l’impératif éthique de l’exposition risquée alors que l’expérimentation a donné les Camps d’extermination, où il s’agissait de toute rendre possible, alors que les Nord-Américains ont expérimenté en toute connaissance de cause, dans les années 1950, les effets des radiations qu’ils savaient mortelles sur la population de Rongelap[1]. Je lis dans Test drive :

« l’Etat ne cesse de faire des expériences sur le corps des minorités, et les systèmes pénitentiaires fonctionnent toujours de façon clandestine, comme de très nombreux lieux de la science expérimentale. Le laboratoire emprisonne son sujet, tout comme la prison se referme sur la culture du laboratoire. Combien de détenus afro-américains sont-ils devenus les objets expérimentaux de projets scientifiques soutenus par l’Etat ? » (Test Drive, p.86)

Et je pourrais lire des choses identiques page 132. Nous touchons ici au problème ultime, celui, pour reprendre les termes de Freud, de l’origine et du destin des pulsions à l’œuvre dans le test drive. Comment, en effet, articuler les deux modes de la pulsion de test : 1/ disqualifier, vérifier (voire « falsifier » au sens de Popper) et 2/ détruire (Test Drive, p.27). Ce qui veut dire : quels sont les rapports de la pulsion de test à la pulsion de mort ? comment faire pour que la vie, la pulsion de vie, le schémavital – si je puis dire – … »

– « Au point où nous en sommes… »

– « … n’y sombre pas ? Il faudrait alors penser que la destruction avance masquée, derrière la techno-science dominante, on pensera ici aux thèses de Marcuse dans Eros et civilisation. À moins qu’il ne faille introduire cette « pulsion de l’indemne » dont parle Derrida dans Foi et savoir : peut-être que la pulsion de test cherche à vérifier une indestructibilité, et ne détruit qu’en vue de cette part indemne »

– « Cela, elle ne le dit pas »

– « Elle le dit à propos d’un Popper, pour qui la science serait « lieu sûr » (p.68), et je crois qu’on peut, sans trop de ventriloquisme, l’entendre quand il s’agit de s’en prendre aux fidélités congelées ou aux appels téléphoniques à effets automatiques, comme celui que Heidegger reçut du Bureau des Sections d’Assaut, c’est en tous les cas ce qu’il raconte au journaliste du Spiegel qui l’interroge en 1966[2], et qu’il/elle pose comme une origine de son engagement dans le nazisme (Telephone Book). Mais c’est encore une question de centre problématique, et il faut se rappeler la question : comment déclarer son adépendance ? cela peut se traduire ainsi : comment expérimenter, « vivre à titre d’expérience et s’offrir à l’aventure » – c’est Nietzsche, cité par Ronell – sans se détruire, s’auto-détruire et tout détruire ? oui, question éminemment pratique, on se souviendra des textes de Deleuze et Guattari consacrés à ce problème : les drogues exigent de savoir comment et jusqu’où les expérimenter sans devenir une « loque », c’est une question de cas et d’usages. Mais il y a de plus, je crois, une étrange affirmation qui semble peser à l’intérieur de cette question, quelque chose qui chercherait l’expérience pour ne rien expérimenter, qui voudrait la drogue pour masquer l’existential être-sous-drogue, l’objet d’amour pour ne rien savoir de l’amour, la liberté pour n’en rien connaître. Car comment, sinon, expliquer ces pièges que Ronell tente sans cesse de désamorcer. Ainsi celui qui concerne le désir et l’expérience de l’indépendance : celle-ci est toujours « parasitée » par la dépendance, qui est première, et peut donc chercher à l’« abolir », à s’en « défaire » (Test Drive, p.199) – au prix d’un déni (cela n’est pas premier, cela n’a jamais eu lieu, il n’y a et il n’y aura jamais eu de dépendance originaire se dira-t-on obstinément) et – ou – de toute façon c’est la même chose – d’une tentative de destruction absolue, dont on connaît le prix terrible en politique, et sur le plan des existences. Déni et destruction qui auront pour conséquence de remplacer un dictateur par un autre dictateur, un Maître par un autre, un objet par son remplaçant. Voilà, nous y sommes, addiction, flux, continuité, que jamais le vide, la perte, le deuil et le manque n’apparaissent, j’adorerai tout ce qui pourra m’éviter de regarder le négatif droit dans les yeux, je ferai même le capitalisme pour cela s’il le faut, j’expérimenterai tout ce qu’il faudra pour n’endurer aucune épreuve, pour ne rien éprouver. Or la seule solution, nous dit Avital Ronell lisant Nietzsche, c’est d’éviter cette destination finale vers la destruction ou, dirions-nous, vers la confirmation de l’indemne, c’est de se situer « entre la négation et la réconciliation projetée », savoir « creuser un trou dans toute synthèse possible », et déclarer ceci, en même temps que toute déclaration d’indépendance : « l’indépendance ne peut jamais être stabilisée, on ne peut jamais en répondre, et c’est pourquoi elle doit se soumettre à l’épreuve de sa propre possibilité et de ses propres intentions » (p.200). Autrement dit, refuser les drogues, les technologies et les croisements sont des pseudo-déclarations d’Indépendances qui maintiennent et confirment une condition d’extrême dépendance ; et les accepter pleinement, loin de nous assurer l’autre monde, l’autre du monde ou le nouveau monde, ne fera que confirmer une extraordinaire stabilité substantielle, la « Substance Mort » en quelque sorte. Il n’y a nul dépassement à attendre de cette double impasse, et le pire c’est que ce dernier énoncé est lui-même insuffisant, et ce dernier encore, à l’infini »

– « C’est l’effet Vache qui Rit dont je parlais à travers vos propres paroles ».

– « Celui qui en rit, de cet effondrement principiel assumé, est, d’une certaine manière, déjà passé de l’autre côté, pour le meilleur ou pour le pire. Mais ce que signifie l’adépendance en dernière instance est la vie même dans laquelle elle transite, c’est-à-dire la Relation, les relations, dont on ne s’extirpe que dans le soi-disant « lieu sûr » de l’indemne ou de la destruction totale, ces deux Absolus.

(temps)

Il faut s’y faire, cela dépend.

(temps)

Eventuellement, nous aimerions tenter quelque chose qui nous tente, et la retenue qui nous leste doit retenir toute notre attention, que ce soit en politique, en science ou en amour. L’affirmation de la vie n’est jamais indépendante de ce qui la nie, en arrière ou en avant d’elle-même, dans l’indemne et dans la mort, dans la pure violence insurrectionnelle et dans la répétition démocratique des mêmes ratages, comme dans les produits de substitution qui les fusionnent. C’est pour cela qu’en définitive tout dépend, même l’indépendance. Je vous entends déjà, et par avance vous dis : pas de relativisme ici, de toute façon on est toujours en prise, d’avance, on s’est déjà précipité ou précité dans un quelconque précipice tapissé d’images désirables. Mais, de l’intérieur de la situation, on peut apprendre à désamorcer les conduites fatales, à ralentir le rythme par exemple – à dériver un temps, comme le fait Ronell, du côté du koan, cette pratique bouddhique censée favoriser l’Eveil. Non pas que l’Orient puisse nous sauver de l’Occident, mais parce qu’il est bon d’expérimenter ce qui nous permet d’inventer une marge de manœuvre lorsqu’un nœud existentiel est trop serré. Le koan, lui-aussi, « négocie avec le risque absolu », mais il peut nous apprendre à négocier avec d’autres absolus du risque en saluant « l’avènement de la question antérieurement à toute déterminabilité » ou en mettant en prise avec la « patience incalculable » (pp.177-185). C’est peut-être le meilleur moyen pour transformer un tortionnaire en torsionnaire »

(temps)

– « Voilà qui résume bien le problème (il prend une cigarette, et la fume un peu comme Snake à la fin du film de Carpenter, Los Angeles 2013). Essayons-là, cette vie insubstituable ».


[1] « 7000 Hiroshima » in revue XXI, juin 2009.

[2] On peut lire cet entretien dans Heidegger, Ecrits Politiques. 1933-1966, trad. F. Fédier, Paris, Gallimard, 1995.

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