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Trois premières sections de mon texte pour la revue Lignes – n°44 – Situations de la Critique (Juin 2014)

Dehors, séparation et négativité. Critique d’une situation exophobique

     Trois concepts, et le réel qu’ils engagent, déclenchent désormais une réaction phobique : le dehors, la séparation, et la négativité. Phobique au sens d’une peur, ou plutôt d’un effroi, et d’un rejet massif – comme si la négativité ne pouvait plus s’appliquer qu’au négatif, et la séparation à elle-même ; comme si c’était le dehors seul – un dehors récalcitrant, insistant au lieu même de sa forclusion – qu’il restait, encore, à expulser. Forme ultime d’un système global auto-immunitaire analysé par de nombreux penseurs dans les années 1990, le système exophobique serait aujourd’hui l’ultime rempart protégeant contre un effondrement psychique planétaire.

Cette hypothèse hyperbolique aux accents para-baudrillardiens a pour fonction de permettre l’analyse de ce qui empêche ou tout du moins limite aujourd’hui aussi bien une contestation radicale dans l’ordre politique – une contestation qui ne consisterait pas seulement à changer de gouvernants – qu’une capacité critique de la pensée, si l’on appelle critique la part de déliaison à l’œuvre dans toute pensée authentiquement créatrice. Je soutiens que la pensée et la politique exigent aujourd’hui de nouvelles médiations capables de laisser de la place à l’être-au-dehors, de symboliser la négativité, et d’accepter le fait que toute relation repose sur une séparation.

     Il n’y a plus de dehors. – L’absence de dehors est le mot d’ordre de la pensée contemporaine, la déclaration principielle du système exophobique. Tout est dedans, ici, à portée d’œil ou presque. Comme si les réquisits idéologiques du capitalisme avaient été acceptés au-delà de toute espérance. Comme si la « société close » décrite par Marcuse était devenue l’inévitable description justifiant le refus de tout ce qui pourrait refuser la société close. Pour sortir de cette clôture, il n’est nul besoin d’en appeler à la restauration d’un grand Autre consistant, ou d’une transcendance à majuscule permettant de s’ouvrir à l’Au-delà : il suffit de constater et de rappeler que l’ici est toujours scindé en deux. Le dehors est la faille renouvelée du monde, celle qui s’ouvre avec chaque naissance, chaque ventre donnant vie ; faille qui advient avec les événements non-organiques qui disjoignent les choses d’elles-mêmes ; écart qui se présente avec chaque œuvre d’art. Le dehors n’est pas le neutre, la ruine, le silence, l’oubli, le désastre du désastre, mais tout au contraire l’expression vivifiante de ce qui a lieu comme parole, émergence, éclat hors toute neutralité. Il n’y a pas un dehors, mais cette infinité de dehors intérieurs qui traversent de part en part ce que l’on appelle malgré tout un monde.

« Cesse d’être imaginaire ». – Que le monde ne soit pas ordonné – hiérarchisé, unifié, « naturalisé » – comme le cosmos grec ne signifie pourtant pas qu’il n’y a pas de monde. On se méfiera dès lors de l’hypothèse, fort stimulante au demeurant, des multivers[1], si celle-ci a pour effet d’aplatir l’infinité, et d’éluder les contradictions (non-A peut exister dans un univers parallèle sans, ô merveille, entrer en contradiction dans ce monde avec A) au lieu de s’y affronter à l’intérieur d’un monde. Éliminant les contradictions intérieures, l’hypothèse des multivers risque de confirmer, malgré elle, le système exophobique alors qu’elle cherche à le contester. Ce qui importe, pour la pensée, est l’infini intensif, et non pas l’infinité extensive qui ajoute partes extra partes sans modifier en retour notre monde.

Ainsi Pierre Bayard, appliquant la théorie des multivers à la critique littéraire, en appelle à une « pluralité externe » faisant de tous les possibles que nous pourrions incarner des réalités dans d’autres mondes[2]. Là où un Milan Kundera définissait le roman comme exploration des possibles – de la « carte de l’existence » – et création d’« ego imaginaires appelés personnages [3] », Bayard en appelle à l’éradication du possible et de l’imagination au nom de la réalité : il faut que la littérature soi-disant « virtuelle » « cesse d’être imaginaire pour devenir, dans l’hypothèse des univers parallèles, une littérature réelle ». Comme la science, comme le bio-art, la littérature doit se démétaphoriser afin de rendre tout réel, afin d’être « exploration du réel », de même que les personnages de fiction doivent devenir de « véritables » êtres nous dit Bayard. La forclusion du dehors intérieur et celle de la négativité entraînent l’éradication de l’imaginaire. Il serait pourtant intéressant de considérer le livre de Bayard comme s’il avait été écrit par un Bayard imaginaire, celui d’un univers où tout serait à plat, étalé, réalisé, sans pluralité interne – autrement dit le monde qu’il nous faut refuser, celui qui ne doit pas exister.

[1] Il est impossible de résumer ici la théorie des multivers dans ses rapports à la physique quantique. Retenons seulement que, dans cette approche, il n’y a pas un univers, mais une infinité d’univers.

[2] P. Bayard, Il existe d’autres mondes, Paris, Minuit, 2014, pp. 89-98, 106, 116, 136.

[3] M. Kundera, L’Art du roman, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1999, p. 17. « L’existence est le champ des possibilités humaines, tout ce que l’homme peut devenir, tout ce dont il est capable » (57). Le monde kafkaïen, par exemple, est une « possibilité extrême et non-réalisée du monde » (58), et plus loin : « Territoire de l’existence veut dire : possibilité de l’existence. Que cette possibilité se transforme ou non en réalité, c’est secondaire » (59).

 

 

 

 

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