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Une hégémonie d’extrême droite. Etude sur le syndrome identitaire français

mon article pour le numéro 45 de la revue Lignes (Octobre 2014) consacré aux “nouvelles droites extrêmes”.

 ***

Le discours des droites extrêmes est devenu, en France, hégémonique[1]. Par ce terme, j’entends la capacité d’un discours à fixer un cadre dans lequel certains termes et objets sont inévitablement promus à la dignité de l’attention collective. Dans ce court essai, je chercherai à montrer les quatre points suivants :

1/ Le discours actuel des droites extrêmes en France n’est pas structurellement fasciste : il cherche d’abord et avant tout à rendre possible les promesses non tenues de la démocratie du capital et s’inscrit clairement dans le sillage de cette dernière ;

2/ En effet, ce discours ne vise pas la constitution de masses uniformes, mais la protection de l’individu et des particularités qui le distinguent. Le local est considéré comme l’échelon à partir duquel le global doit être combattu et la nation repensée ;

3/ Le signifiant-maître nation a cependant été remplacé par celui d’identité, à comprendre comme paradoxale catégorie générale de proximité, à la fois vide de tout contenu et s’appliquant pourtant aux particularités individuelles ;

4/ Le racisme devient non pas tant l’expression d’une nation à purifier que d’une identité individuelle à immuniser contre l’intrusion ou l’effraction d’étrangers représentant le dehors du globe.

L’hégémonie de ce discours ne pourra être remise en cause que par une nouvelle coalition politique radicale. Hégémonie année zéro : telle est la situation de ce qu’il aura été convenu d’appeler la gauche.

 

Fascisme ou confort moderne ? –  La solution de facilité pour décrire la situation sociale, politique et psychologique de la France aujourd’hui serait d’employer le terme de fascisme. Loin de moi l’idée de regretter l’usage de ce terme dans des manifestations, ou afin de qualifier certains traits de la politique du Front National, d’autres mouvements politiques d’extrême-droite, ainsi que des partis supposés plus socio-démocrates (comme l’UMP ou le PS). Qu’on use de ce terme à la faveur de certains affects politique (à la manière dont certains associèrent « C.R.S. » à « S.S. », et « parachutiste » à « fasciste »), ou comme injure de fortune, très bien ; mais cela ne peut constituer en tant que telle une théorie apte à rendre compte de la situation. Cela pourrait même nous éloigner de toute analyse efficace, et donc de toute possible réponse politique.

Il est en effet impossible de définir la situation que nous traversons à partir des traits fondamentaux du fascisme. Au cœur de celui-ci se tient le principe du fascio, principe du rassemblement, de la concentration, et pour le coup de la souveraineté absolue qu’un leader charismatique est supposé (re)présenter – un leader en excès par rapport à une société décrite comme stagnante, massivement corrompue et régressive (voire « homogène », au sens que Bataille en donne dans La structure psychologique du fascisme). Or c’est tout autre chose qui se passe aujourd’hui avec le Front National, de plus en plus assimilé à l’ensemble des autres partis – son nouveau chef est aussi banal que les leaders auxquels il se confronte. En outre, le trait massifiant et uniformisant du fascisme est absent du Front National comme de nombreux autres groupuscules plus extrêmes : il ne s’agit pas, comme dans le fascisme, de supprimer les droits de l’homme mais au contraire de défendre l’individu comme tel en lui redonnant un ancrage identitaire (par exemple : chaque individu serait, naturellement, né homme ou femme). Il ne s’agit pas d’exalter l’homme nouveau, mais de protéger l’individu immédiat, pris dans ses angoisses et ses difficultés quotidiennes. Il ne s’agit pas de faire l’apologie de la guerre[2], de la virilité et de la vitesse, mais tout au contraire d’évoquer la possibilité d’un confort perdu (ou imaginaire), c’est-à-dire la promesse non tenue par les sociales-démocraties du capital. En ce sens, le Front National est l’incarnation des aspirations démocratiques et marchandes de la société française, la représentation de son idéal perdu, la recherche d’une sécurité sociale désormais éventrée, le plan B des Trente Glorieuses. Il est probable que le racisme inhérent à la mouvance d’extrême-droite soit à comprendre à partir de ce point, comme si seule l’éviction des étrangers était à même de faire sauter l’obstacle qui nous empêcherait de réaliser les promesses de ce que Balibar nomme « l’Etat national-social » (qui était supposé garantir les droits sociaux via l’affirmation d’une souveraineté nationale)[3].

On dira pourtant que ces analyses ne permettent pas de prendre en considération la présence de groupes et groupuscules se réclamant clairement et distinctement de principes à caractères fascistes, exaltant la violence et le racisme. Il est alors nécessaire d’analyser de plus près le discours des ces groupes, qui se sont certes d’autant plus radicalisés et démarqués du Front National que celui-ci – dans les années 2000 – progressait en direction de sa « normalisation », expulsant de son sein ses éléments les plus ouvertement antisémites[4].

 

« Mouvement identitaire ». – Le « mouvement identitaire » rassemble depuis les années 2000 plusieurs groupes autour des points suivants : l’identité comme « étendard » à brandir face à « l’uniformité », une identité issue de la « filiation » et la « transmission »[5]. « L’identité d’un peuple », peut-on lire, « est ce qui le rend incomparable et irremplaçable », elle « permet à l’homme de savoir qui il est et où il va, représente un rempart et une protection contre tous les totalitarismes, qu’ils soient politiques ou religieux ». Nous avons là un des points communs entre ce mouvement et le Front National : l’idée, fondatrice, du rempart face aux menaces. Et l’on notera que ce rempart est supposé protéger des « totalitarismes » : croire qu’il n’y a là qu’un effet de rhétorique pour se démarquer du nazisme serait insuffisant. C’est bien d’une protection de l’individu contre les masses dont il s’agit. Autrement dit, le mouvement identitaire est un produit de l’ère néo-libérale, dont il accepte l’individualisme ; mais c’est comme s’il constatait que le néo-libéralisme n’était pas capable de défendre l’individu ! De fait, ce constat n’est pas faux. Le néo-libéralisme produit des individus dont le sort est de tomber au front des sacrifices que le capitalisme exige pour maintenir un taux maximal de flexibilité, que celle-ci concerne les marchandises, les normes ou les êtres humains. Le problème tient plutôt à l’analyse erronée des causes ultimes relatives à ce qui attente aux processus d’individuation.

Cette analyse est partiellement effectuée par l’un des groupes rattachés au « mouvement identitaire » nommé Génération Identitaire. Celui-ci n’hésite pas à proposer une « Déclaration de guerre » qui commence ainsi : « Nous sommes la génération de ceux qui meurent pour un regard de travers, une cigarette refusée ou un style qui dérange »[6]. Sans être immédiatement et expressément identifiée, la menace impose à ceux qui y sont exposés à ne pas tant révéler leur force que leur fragilité, une précarité : un regard « de travers » ou un refus suffit à entraîner la mort ! Quant au « style » (qui « dérange »), c’est précisément la marque – à tous les sens du terme – de l’identité individuelle qui se voit ici mise en question, et qu’il faudra donc protéger contre ce qui la refuse. Nous retrouvons ce que nous disions plus haut : ce n’est pas la masse en faisceau qu’il faut produire, mais l’individu qu’il faut protéger.

Vient ensuite la tentative de pointer les responsabilités : « Nous sommes la génération de la fracture ethnique, de la faillite totale du vivre-ensemble, du métissage imposé ». Le problème est de raccorder le troisième point au premier : s’il y a « métissage », comment peut-il y avoir « fracture ? Le discours semble dire : le métissage ne marche pas, en fait il y a une « fracture » ethnique, c’est-à-dire des autres indésirables avec lesquels on voudrait nous mélanger alors qu’on a rien à voir (de travers) avec eux. Mais, en fait, il faut entendre ceci : le métissage est l’invasion d’une identité Etrangère par rapport à laquelle une fracture – une guerre – doit s’opérer. Question : qui a voulu imposer le métissage dévoreur de l’identité, un métissage qui ne génère pas mais dégénère ? Réponse : Mai 68 (Génération Identitaire est « la génération victime de celle de Mai 68 »). Sur ce point, rien ne distingue la droite sarkozyste de Génération Identitaire. Plus loin seront également accusés « les Trente Glorieuses, les retraites par répartition, SOS Racisme, la « diversité », le regroupement familial, la liberté sexuelle et les sacs de riz de Bernard Kouchner ». Autrement dit l’Etat – l’Etat national-social (Balibar) – en tant qu’il n’aura pas su maintenir une identité.

Cette génération a « cessé de croire que Kader pouvait être notre frère, la planète notre village et l’humanité notre famille ». La rupture – la guerre – est donc contre Kader – l’arabe, le musulman ; mais Kader symbolise aussi toute l’humanité, tout la planète. Nous retrouvons ici les analyses de Arjun Appadurai consacrées à la « peur des petits nombres ».[7] Pour Appadurai, le petit nombre porté et représenté par une minorité dite « ethnique », ou « religieuse », serait anxiogène à raison du fait que, supposé connectable au nombre effrayant des communautés globales, supposé métonymie d’une composante de la globalité, ce petit nombre rappellerait à la majorité nationale d’un pays sa faiblesse, son absence ou son manque de puissance dans un contexte d’interdépendance généralisée. En d’autres termes, toute minorité rappelle à toute majorité nationale qu’elle n’est en définitive qu’une minorité globale.

De fait, les propos de Génération Identitaire n’ont – jusque là – rien d’exceptionnels : ils traduisent tout au contraire des craintes partagées par les populations du globe. Le problème est la question des responsabilités : Kader, Mai 68, la « diversité ». Ce qu’ils ne comprennent pas est qu’ils sont eux-mêmes les défenseurs de la diversité ; mais ils dénient la « diversité » en faisant d’un autre le Divers. Contre celui-ci, disent-il, « nous avons découvert que nous avions des racines, des ancêtres, et donc un avenir. Notre seul héritage c’est notre terre, notre sang, notre identité » : comment leur faire comprendre qu’en défendant cette identité, ils défendent la « diversité » ? Et comment leur faire comprendre que la seule manière d’aller-au delà de la diversité, c’est d’une part en montrant que toute identité est trouée (incomplète et par suite fantasmée), autrement dit anarchique ; d’autre part en créant un commun, un communisme des différants ?

D’une certaine manière, le Bloc Identitaire – autre composante du « mouvement identitaire » – est plus juste en matière d’analyse des causes. On retrouve bien entendu de nombreux points communs avec Génération Identitaire : la référence à la France « de la terre et des morts de Barrès », le diagnostic relatif à une « islamisation de notre société », le « rejet des Cosmopolites » et d’une « immigration extra-européenne ». Mais l’on trouve également une critique du capitalisme : nécessité d’« inverser la dérive vers le profit financier maximal et anonyme », d’une « relocalisation progressive de l’économie », de « l’autonomie alimentaire de chaque peuple », de « la maitrise et la taxation des mouvements de capital » [8]. De même, l’écologie est proposée comme « réponse à l’envahissement capitaliste », et les auteurs de la « ligne politique » du Bloc Identitaire en appellent à la « gestion prudente des ressources » ainsi qu’au

« véritable respect de ce que le cosmos ou la main de Dieu selon les croyances a engendré. Par conséquent le respect de la biodiversité et des écosystèmes (lien entre les espèces vivantes dans une aire géographique déterminée) …et par conséquence ultime et majeure le respect de la diversité et des écosystèmes humains ».

Rejetant à la fois « gauche socialiste et droite libérale », le Bloc Identitaire n’est pas sans rappeler ces composantes fascistes des années 1930 qui rejetaient à la fois la Russie communiste et les Etats-Unis capitalistes (Ernst Jünger). Le point n’est pas de s’étonner de voir une ligne politique d’extrême-droite se référer à l’écologie (rien de nouveau), mais de constater ici comment elle se rattache à la « diversité » conspuée par Génération Identitaire ! Je peux dès lors confirmer l’hypothèse plus haut évoquée : le mouvement identitaire est issu du mouvement de la diversité, et n’en constitue pas – contrairement à ce qui est proclamé – un discours alternatif. Le mouvement identitaire est l’écho de la démocratie libérale, il utilise le racisme pour atteindre aux promesses que celle-ci échoua à tenir. Pour bien comprendre ce point, il nous faut saisir la portée psycho-politique du mot identité.

 

De la nation à l’identité. – Dans les années 1980, le Front National parlait de « préférence nationale », et pariait sur la nation. Lors des dernières élections européennes, ce parti a mis en avant l’idée de « préférence communale » en termes de priorités économiques, de logement, de sécurité, de police, etc. [9] Voilà qui nous éloigne encore un peu plus de l’idée de fascisme, ce dernier étant étroitement associé au sentiment de pureté nationale et sa fondation dans le sang (de la guerre, de la production d’un étranger bouc-émissaire, de l’extermination, etc.). Etienne Balibar avait certes raison en 1996 lorsqu’il associait préférence nationale et racisme – une « auto-désignation codée, ou masquée, du racisme » – mais comment expliquer ce passage du national ou local ? Comme le dit Balibar, la préférence était « nationale » en tant qu’elle s’opposait à la préférence « communautaire » de l’Europe[10] ; or local ne s’oppose pas à communautaire, local s’oppose à global. Si donc les députés Front National s’opposent à l’Europe, ils s’y opposent en tant que désormais l’Europe est la métonymie du globe, ce dernier étant devenu l’ennemi principal. Voilà pourquoi le Bloc Identitaire peut parler d’une « Europe politique puissante dégagée de l’OTAN. Une Europe forte élargie à la Russie » ; voilà pourquoi Génération Identitaire, qui a découvert que « la planète n’est pas notre village », peut dire que « l’Union Européenne n’est pas la civilisation européenne ! Plus que jamais, nous définissant comme alter-européens, nous défendons une Europe européenne, libre, forte et solidaire ».[11] « Alter-européens » : on aura reconnu ici ce qui a été pris au mouvement de gauche alter-mondialiste. Tout cela ne signifie bien entendu pas que la question nationale, celle des frontières et de l’immigration, est abandonnée, cela veut dire qu’elle est relue et réinterprétée à partir de la question de l’identité locale comme contre-point du globe.

Nous voici au point nodal : ce qui a remplacé le terme de nation est le terme d’identité, une identité de proximité, locale parce que non-globale, celle de l’individu immédiat déjà évoqué. Ce qui est saisissant est le fait que l’identité, comme telle, soit considérée comme une valeur à défendre. Mais que peut bien signifier défendre l’identité ? On dira : ce terme n’est qu’un masque ; derrière, il y a l’identité blanche, nationale, virile, xénophobe. Non ! Tous ces termes sont devant, pas derrière. Ils ne sont pas cachés derrière le signifiant identité, ils sont supposés pouvoir émerger, se constituer ou plutôt se reconstituer à partir de la recherche identitaire comme telle. Dans le texte de 1996 déjà cité, Balibar emploie l’expression d’« identité identitaire » pour parler du processus par lequel le Front National utilise un nom – comme France – « vidé de tout contenu » afin d’en faire un « fétiche », une « bouée de sauvetage »[12]. Cette analyse est toujours valable, mais aujourd’hui 1/ c’est l’identité qui est l’identité identitaire… ; 2/ elle est sans référence, au sens où cette dernière – la France, la terre, les racines – est utilisée secondairement afin de donner chair à l’identité ; 3/ le vide que constate Balibar est précisément ce qui permet l’opération hégémonique[13]. En ce sens, le terme d’identité a une double fonction :

– d’une part, il vaut comme signifiant vide, catégorie générale pouvant se remplir de sens (la France, la patrie, etc.) ;

– d’autre part, il signifie la particularité que le dépositaire du discours des droites extrêmes veut immuniser contre tout ce qui pourrait du dehors faire effraction chez soi – chez le soi et son « style », son « regard » et sa « cigarette ». En ce sens, l’identité de ce discours est une paradoxale catégorie générale de proximité : la localité portable d’un individu immunisé contre tout autre grâce à la promotion d’une identité. Qui ne voit pas pourtant ici l’impasse ? Car l’identitaire est, précisément, ce qui est repéré comme le défaut, ou plutôt comme l’excès de l’autre ! L’autre – arabe, musulman, juif, homosexuel(le), mère porteuse, etc. – et son identité rivale.

 

Racisme immunitaire. – Cette impasse, le livre d’Alain Finkielkraut intitulé L’identité malheureuse est incapable de la repérer. De fait, le titre du livre comporte une double signification :

1/ L’identité malheureuse, c’est d’abord celle de la France, une identité abandonnée, méprisée, que l’on n’ose plus revendiquer comme telle. Mais, élément cocasse, le titre du livre est lui-même incapable de nommer ce qui est en souffrance ! C’est l’identité comme telle, comme catégorie générale, sans prédicat, qui est supposée malheureuse : Finkielkraut contribue ainsi au problème qu’il est censé vouloir résoudre ;

2/ De fait, Finkielkraut passe son temps, au cours du livre, à décrire de malheureuses identités, c’est-à-dire des identités qui fort malheureusement existent – identités arabes, musulmanes, de banlieues, sans oublier l’identité « bobo ». Finkielkraut ne voit pas ce piège, il ne voit pas que ce qu’il reproche aux autres est exactement ce qu’il fait : durcir le thème identitaire et au final opposer la bonne identité (française) aux autres. Dans l’introduction de son livre, Finkielkraut prend pourtant en considération le capitalisme et la façon dont celui-ci rend tout échangeable ; mais il soutient qu’il y a quelque chose de plus fort que le capitalisme, capable de résister à l’équivalence marchande : les « modes de vie », ceux des individus qui ne sont pas « coulés dans le même moule ». Ces modes de vie subsistent « sous la mince pellicule d’universalité dont l’industrie du divertissement, les grandes compétitions sportives, les jeans et les sodas recouvrent la terre » ; et s’affrontent[14]. Moins subtil que le Bloc Identitaire dans son approche du capitalisme, mais en plein accord avec les thèses générales du mouvement identitaire (et de Renaud Camus), Finkielkraut constate « l’islamisation » de la société : désormais, quand « le port du niqab ou de la burqa […] transform[e] nos mœurs en option facultative », « on ne se sent plus chez soi »[15]. La France, désormais, est une « auberge espagnole »[16] :

« Quand le cybercafé s’appelle « Bled.com » et que la boucherie ou le fast-food ou les deux sont halal, ces sédentaires font l’expérience de l’exil. Quand ils voient se multiplier les conversions à l’islam, ils se demandent où ils habitent. Ils n’ont pas bougé, mais tout a changé autour d’eux. Ont-ils peur de l’étranger ? Se ferment-ils à l’Autre ? Non, ils se sentent devenir étrangers sur leur propre sol. Ils incarnaient la norme, ils se retrouvent à la marge. Ils étaient la majorité dans un environnement familier ; les voici minoritaires dans un espace dont ils ont perdu la maîtrise ».[17]

Finkielkraut sait très bien le danger de ses analyses, le danger de considérer l’immigré comme un « envahisseur, érigé en ennemi et affligé de toutes les tares »[18] ; mais quand même, il n’a pas fini de pointer ce danger qu’il reprend sa complainte dès la page suivante. Cette dénégation parataxique est révélatrice du fait que Finkielkraut ne peut plus comprendre et métaboliser la dimension raciste de son discours dans la mesure où le danger qu’il repère est exactement le danger qu’il produit. Finkielkraut croit proposer une pensée originale, allant contre la « pensée unique » (terme forgé par l’extrême-droite[19]) ; de fait, il exprime un discours hégémonique. Celui, rabougri, d’une identité locale menacée par des éléments locaux – le « Bled.com », la « boucherie » du coin.

Tel est le racisme propre au syndrome identitaire : ontologisée comme catégorie vide, immunisée contre tout savoir capable de la contester (Finkielkraut dit souvent qu’il accorde plus de foi à ses sens qu’aux statistiques et qu’à ce que dit la science), l’identité peut s’appliquer dès lors aux valeurs et aux particularités que l’on cherche à défendre – la particularité France, ou culture, tradition, patrie, homme. L’autre, c’est d’abord l’autre identité, celle qui pourrait me ravir la mienne, comme les opposants au mariage pour tous considéraient que le mariage des homosexuel(le)s allait les spolier de leur jouissance (derrière le racisme, toujours la crainte d’un vol de jouissance). L’autre identité devient le double que je dois éliminer lorsque toute extériorité est déniée : le double est l’ultime forme du dehors, mais sous sa forme refusée.

 

Hégémonie année zéro : faut-il passer l’arme à gauche ? – Au cours de cet essai, j’ai voulu analyser le discours des droites extrêmes. Je soutiens qu’il n’est pas fasciste ; mais je n’affirme pas qu’il ne pourrait pas le devenir (une telle prophétie serait d’une grande stupidité). Cette éventualité ne saurait de toute façon prendre son sens que dans sa différence avec la situation que j’ai décrite. J’ai également défini ce discours comme hégémonique. Soyons plus précis. Ce n’est jamais un discours comme tel qui est hégémonique – il ne s’agit pas de dire que tout le monde en France partage les idées du Front National, des groupuscules d’extrême-droite et des intellectuels qui les orientent – c’est le cadre méta-discursif (l’espace, les délimitations, les directions) dans lequel un discours opère comme force structurante. Le discours des droites extrêmes est la force structurante qui oblige à considérer des termes, des objets, des angles de vision. Ainsi par exemple le fait pour certains de reprendre à leur compte l’emploi du mot « système » forgé par les droites extrêmes, mais sans reprendre forcément de ces dernières le sens qu’elles lui donnent. Ou le fait, comme très récemment, que le gouvernement français abandonne les « ABCD de l’égalité », outil pédagogique de lutte contre les inégalités entre filles et garçons, renforçant du même coup les adversaires de la dite « théorie du genre ». D’une certaine manière, le mariage pour tous risque d’être l’ultime avancée sociale de la France pour une longue période.

De fait, les droites extrêmes ont compris qu’il fallait, à la Gramsci, penser d’abord l’hégémonie culturelle avant de penser l’accès au pouvoir. Ainsi le Bloc Identitaire sait bien que « le pouvoir se prend aussi par la conquête des esprits », d’où la nécessité d’organiser des « actions de sensibilisation de l’opinion (ou opérations de lobbying) » afin « d’imposer des concepts dans les champs politiques et médiatiques et donc de participer au déplacement du centre de gravité [je souligne] de la politique française » ou d’« agir sur la perception qu’ont les individus du monde et de la société dans laquelle ils vivent afin de créer des courants d’opinion favorables au combat mené par les mouvements politiques enracinés ». On ne saurait mieux dire. Et les auteurs de ces lignes sont parfaitement conscients de leur politique puisqu’ils nomment leur stratégie un  « gramscisme identitaire »[20].

Serait de l’ordre d’un doux euphémisme que de constater à quel point ce qu’on appelle la gauche est, sur le plan hégémonique, à ground zero – pour preuve partielle, le simple fait que les droites extrêmes utilisent des termes (« alter »-européens) et des noms (Gramsci) naguère rattachés à la gauche radicale et marxiste. Il lui faut donc repartir à l’assaut des idées, des descriptions, des concepts, des pratiques politiques. En est-elle capable ? Le problème est qu’une conquête de type hégémonique doit partir d’un point assez puissant pour contester et ressourcer l’ordre existant. Ce point ne peut être qu’extra-parlementaire, et se situer en décalage par rapport à ce qu’aujourd’hui on entend par gauche ou droite – les armes de la pensée s’affutent en des territoires périlleux où rien ne garantit une quelconque identité. Pour remettre en cause le nouvel Etat identitaire-social, il sera nécessaire de fonder cette conquête hégémonique sur des coalitions nouvelles : communisme des différants, alliance anarchique, écologie des séparés.

***

[1] 1/ J’entends dire ces jours-ci que l’Allemagne fait l’expérience de ce que je décris dans cet article; il me faudra plus tard comparer; 2/ Pour une très bonne analyse du discours de la droite extrême, cf. Luc Boltanski & Arnaud Esquerre, Vers l’extrême. Extension du domaine de la droite (Paris, Ed. Dehors, 2014). Seul défaut de ce livre efficace : les auteurs ne nomment pas les ennemis.

[2] Sur le rapport entre guerre et fascisme, cf. Walter Benjamin, « Théorie du fascisme allemand » (Œuvres II, Folio-essais).

[3] Etienne Balibar, Droit de cité, Paris, PUF – Quadrige, 2002 (PUF, 1998), pp.102-109.

[4] Ainsi Marine Le Pen défendant les extrémistes de la LDJ (« Marine Le Pen justifie l’existence de la Ligue de défense juive » in Le Monde, 01/08/2014).

[5] http://www.generation-identitaire.com/le-mouvement-identitaire/

[6] http://www.generation-identitaire.com/declaration-de-guerre/

[7] Cf. sur ce point mon article A l’ombre des minorités séditieuses, à propos du livre d’Arjun Appadurai Géographie de la colère : La violence à l’âge de la globalisation, http://www.revuedeslivres.fr/a-lombre-des-minorites-seditieuses-frederic-neyrat/

[8] http://www.bloc-identitaire.com/bloc-identitaire/ligne-politique

[9] « Le FN, de la préférence nationale à la « préférence communale » », Le Monde, 28/03/2014. Voir aussi sur la question de la désertion des centre-ville et le vote FN : « Dans le Sud, la désertion des centre-ville favorise le vote d’extrême droite », Le Monde, 29/03/2014.

[10] E. Balibar, op. cit., p.89, puis p.96-102. Etienne Balibar utilise quant à lui le terme de fascisme pour décrire le Front National, sa notion de « préférence nationale » et son « anti-culture ».

[11] http://www.generation-identitaire.com/categorie/europe/

[12] E. Balibar, op. cit., pp.121-123.

[13] Cf. Ernesto Laclau, La Raison Populiste, Paris, Seuil, 2008.

[14] Alain Finkielkraut, L’identité malheureuse, Paris, Stock, 2013, p.22. Sur la question des intellectuels et du racisme, cf. Alain Badiou, « Le racisme des intellectuels », Le Monde, 05/05/2012.

[15] Ibidem, p.82.

[16] Ibidem, p.114.

[17] Ibidem, p.123.

[18] Ibidem, p.184.

[19] Cf. Ni droite ni gauche : Français. Contre la pensée unique. L’autre politique, écrit par Samuel Maréchal (membre dirigeant du Front National) en 1995.

[20] http://www.bloc-identitaire.com/bloc-identitaire/strategies-methodes. Le syndrome identitaire définit-il, au sens de Laclau, un « moment populiste » ? C’est ce qu’il me faudra interroger ailleurs (cf. Merijn Oudenampsen, « Le populisme comme modulation du commun » in Multitudes n°45, pp.170-173).

 

 

One thought on “Une Hégémonie d’Extrême Droite

  1. Whether it’s a nation-to-be-purified or an individual-to-be-immunized, racism is also part of a generalized anthropological apparatus designed to provide a globally-variable, yet universally-applicable, “key” for decoding relative superiority and inferiority in any social situation. Hence, there is an intrinsic, asymmetrical component that means the phenomenon of racism in France looks different depending upon which point of view you access it from. In fact, it is BOTH a collective purification and an atomistic defense. The key lies in the fact that entire public discussion of identity concerns the status of victimization. “Je suis Charlie” means “I am a victim”, but this “Charlie” is exactly the one who allows an identificatory phantasy that oscillates freely between the individual (a proper name) and the collective.

    I think that we should never exonerate the extreme right in France from implication in the discourse of collective purification. In fact, by being the daughter of Jean-Marie, Marine always already has a performative element that naturalizes collective social relations through the image of the family. Is it no surprise that family relations are being widely reaffirmed in many countries as the basis for social reproduction of political elites AND working class racism? The substitution of identity for nation is in fact the very first way in which immigrants enter France. As soon as a foreigner enters France, he or she becomes an ‘identity’ rather than a national subject. The assumption of this protocol by the French extreme right mirrors the experience of the migrant. One might say that in the end, it is truly a classic case of ressentiment, in which the extreme right fantasizes itself as the migrant/victim, but of course romanticizes the notion and refuses to engage the apparatus of anthropological difference as the core of capitalist regimes of accumulation.

    Jon Solomon

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