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Mon texte pour Le Livre des trahisons (PUF, 2016), sur François Hollande, livre dirigé par Laurent de Sutter:

 

La scène primitive de la trahison

« Mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance. Sous nos yeux, en vingt ans, la finance a pris le contrôle de l’économie, de la société et même de nos vies » : tel est le centre improbable de la fameuse déclaration du candidat François Hollande, tenue lors du meeting du Bourget le 22 janvier 2012. Or l’on reproche bien rudement au désormais président de n’avoir pas tenu ses promesses, de n’avoir point fait du monde de la finance un adversaire, et d’avoir en définitive trahi ses engagements. Passant du statut de candidat à celui de président le 6 mai 2012, Hollande aurait renié sa parole, refoulant le discours du Bourget aux oubliettes d’une gouvernance coupablement « normale ». Quitte à provoquer la vertu hautement démocratique du peuple français, nous aimerions pourtant montrer que la trahison a un autre nom que celui de Hollande, une face moins apparente. Le visage de Hollande n’est peut-être que le miroir dans lequel nous pouvons contempler notre propre trahison.

 

Herméneutique du Bourget

Pour que cette indésirable contemplation soit possible, il nous faut essuyer la buée qui trouble notre vue dans le miroir hollandais. Il est certain que l’une des caractéristiques principales de la politique de ce président a été et est toujours de seconder – par tous les moyens disponibles et si nécessaire par la création de nouvelles lois – le capitalisme financier et son armature juridique néo-libérale. Pour preuve, on pensera au projet de loi El Khomri, qui vise à liquider tant que faire se peut le droit du travail afin, comme le disait la ministre préposée à ce labeur, de « s’adapter aux besoins des entreprises »[1]. En faisant la promotion d’une adaptation sans ménagement aux conditions imposées par la régence entrepreneuriale, les gouvernements propulsés par Hollande inventent la forme-zombie du thatchérisme. On en conclura que François Hollande a « trahi la confiance » du « peuple de gauche », qu’il a « menti » – « on ne l’a pas élu pour ça », entend-on de-çi, de-là, « on l’a élu pour faire un programme de gauche ! ». Soudain se presse une foule de questions : « de gauche » ? Un « programme de gauche » ? Mais de quoi parle-t-on exactement, lorsqu’on exige aujourd’hui un « programme de gauche » ? A quel genre de réalisations politiques s’attendait-on en élisant François Hollande, naguère premier secrétaire du parti dit « socialiste » ? Nous voulions redonner au miroir hollandais une plus grande netteté ; voilà pourtant que, sa surface s’opacifiant, le mystère s’épaissit.

Reprenons, à tête reposée : est-il vrai que la déclaration d’intention du candidat Hollande de 2012 n’a aucunement été suivi dans les faits ? Tout au contraire ! François Hollande a réalisé son programme, et avec brio. Mais pour comprendre cela, il nous faut interpréter tout autrement les mots du Bourget. Le problème avec le monde de la finance, nous disait Hollande, c’est qu’il n’a pas de nom, ni visage ni parti, « il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera jamais élu et pourtant il gouverne ». Ce que Hollande a fait de façon magistrale, mieux que ses prédécesseurs de droite, c’est de donner un visage et un nom à ce monde : le sien. Là où manquait un candidat à visage découvert, là où faisait défaut un nom, François Hollande a fait don de sa personne, s’est sacrifié d’une certaine manière, afin que cesse l’adversité de la finance. Disons-le en termes plus techniques, mais en respectant toujours les subtiles thèses ontologico-politiques du Bourget : avant l’élection d’Hollande, il y avait une divergence pathologique entre la finance, qui « gouvernait », et les élus, contraints par manque de pouvoir d’obéir tristement à la finance ; depuis son élection, on voit se réduire l’écart entre le monde de la finance et le monde des élus. Le bénéfice secondaire d’une telle réduction est patent : trop éloignés du monde de la finance, les élus souffraient d’un manque de pouvoir ; incorporant la finance en leur sein, obéissant pleinement à ses réquisits, les élus retrouvent du pouvoir ! Grâce à François Hollande, la politique peut à nouveau non seulement participer à l’installation d’une souveraineté absolue de l’économie, mais en plus jouir d’une nouvelle capacité à « contrôler » la « société » et même « nos vies », accomplissant ainsi le vœu de François Mitterrand en 1981 et du PS dès 1972 : « Changer la vie ».

Certains objecteront à nos propos. Tout de même, la politique n’est pas un simple « théâtre d’ombres », et les élus ne sont pas les simples émissaires du capitalisme ! C’est tout à fait vrai, et la marge de manœuvre des gouvernements Hollande est indéniable. Ainsi François Hollande a pu lancer une guerre en Afrique afin de « détruire » (dixit) les terroristes (on mesure encore aujourd’hui le succès de cette entreprise), installer puis prolonger l’Etat d’urgence grâce à son premier ministre Manuel Valls, et récemment instaurer un « socialisme « punitif » » (Ruwen Ogien) en pénalisant les clients des travailleurs sexuels[2]. La tentative consistant à déchoir de leur nationalité les binationaux coupables de terrorisme ou de crimes graves contre la nation a certes échoué, mais l’on voit bien comment François Hollande a parfaitement compris que le meilleur moyen de combattre l’adversaire financier est non seulement, sur le plan économique, de le prendre de vitesse, mais aussi, sur le plan social, de laisser place aux techniques politiques réactionnaires et de faire droit aux pulsions identitaires-nationales. Regardons à nouveau notre miroir, une fois envolées les alouettes qui obstruaient sa vue : la seule ombre qui hante encore le théâtre de la politique de François Hollande est celle du signifiant « gauche ».

 

De l’élection comme scène primitive de la trahison

Car, enfin, soyons sérieux, et regardons maintenant courageusement derrière le miroir, derrière la farce du Bourget : comment était-il possible de croire, un seul instant, que le candidat François Hollande ferait du monde de la finance un adversaire réel ? Un certain degré de naïveté, une « suspension de l’incrédulité » (Coleridge) est certes nécessaire pour accepter le sacrifice du réalisme dans une œuvre de fiction, mais un tel sacrifice dans le domaine réel de la politique relève de l’égarement. Rien, dans le passé du candidat Hollande, dans la politique menée par le Parti Socialiste français, ne laissait augurer une soudaine révolte contre les fonds de pension, le capitalisme financier, et l’instauration de ce que David Graeber nomme – à propos des paradis fiscaux – « un état d’exception financière au sein d’un ordre juridico-bureaucratique mondial »[3]. Il ne s’agit certes pas de mettre l’accent sur le fait que les socialistes français n’ont aucune appétence pour la révolution, ce qui est obvie, mais de constater que c’est la possibilité même d’un réformisme « de gauche » qui a été abandonnée. La présidence Hollande qui s’est un jour proposée d’être « normale », sous couvert de combattre les frasques de Sarkozy, avait en fait pour but de normaliser ce qui était déjà la règle des socialistes : non plus freiner la machine capitaliste, lui donner un « visage humain », compenser ses effets délétères, mais l’accélérer. Cette réalité du « socialisme » au pouvoir a été parfaitement comprise en Grèce ou en Espagne, elle a donné lieu respectivement à Syriza et Podemos. Mais, en France, il semble difficile de liquider les signifiants « socialiste » et « gauche », qui tendent pourtant à liquider toute potentialité d’une politique orientée par la justice.

Il faut dès lors se résoudre à revenir, courageusement, vers le miroir. Nous avons dit que Hollande, loin de chercher à combattre le monde de la finance, veut l’incarner. Et nous avons ajouté que rien, dans le passé, ne laissait présager le contraire. Autrement dit, si Hollande a pu donner lieu à tant de trahisons, c’est d’abord parce qu’il a été élu. La scène primitive de la trahison de Hollande n’est pas à chercher dans ses actes, ou dans le discours du Bourget, mais dans les discours et les actes de ceux qui lui ont donné le pouvoir de confirmer la politique désastreuse du Parti Socialiste et de ses alliés. Dans le miroir de Hollande, c’est un peuple d’électeurs qui peut se mirer. On trouvera notre analyse bien mal seyante, du type « donneur de leçons » : n’y-a-t-il de bonnes raisons d’avoir voté Hollande ? Ne s’agissait-il pas de conjurer le péril Sarkozy ? Mais avec quoi, ou qui désormais, conjurerons-nous le péril Hollande ? Avec Valls, avec Macron ? Ou avec la volonté de ne plus nous trahir ?

Car en définitive, c’est une certaine image de nous-même que nous trahissons en hissant au pouvoir des individus qui ne peuvent en définitive que nous faire du mal. C’est nous-mêmes, en tant que peuple se définissant par la liberté, l’égalité et la capacité à se relier à ce qui n’est pas nous-mêmes, et non en tant qu’individus apeurés par l’Islam et cherchant à retrancher de leur communauté des éléments déclarés préventivement nuisibles. C’est nous-mêmes en tant que nous sommes portés par une exigence de justice, de bonheur et de beauté que le passé n’a pas pu réaliser convenablement. Pour reprendre les termes de Marx en 1843, nous devons apprendre à ne plus trahir « les idées du passé » qui soutiennent l’humanité à « réaliser son œuvre ancienne avec conscience »[4]. Pour réaliser la justice laissée pour compte, le premier acte est de refuser de donner la moindre légitimité à ceux dont la volonté première est d’incarner notre trahison.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] « Myriam El Khomri : « Il n’y a aucun recul des droits des salariés » » in Les Echos, 17 février 2016.

[2] Ruwen Ogien, « Le socialisme « punitif » » in Libération, 7 avril 2016.

[3] David Graeber, « La Nuit debout contre le Panama partout », Le Monde, 12/04/2016.

[4] Karl Marx, Œuvres Complètes. III. Philosophie, Paris, Gallimard, 1982, pp.345-346

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