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Parution du numéro 51 de la revue Lignes consacré aux matérialismes:

lignes-51-14-10-2016

Le prologue de mon texte: La matière sombre. Courte étude sur les nouveaux matérialismes et leur sombre revers 

 

Comme le monde s’il est matière l’est, Impénétrable

George Oppen, D’être en multitude

C’est confirmé : la matière n’est pas plus que la fluctuation du vide

Stephen Battersby, New Scientist

Prologue : la matière sombre

« Voilà ce qui est exact : en 1932, le hollandais Jan Oort étudie les étoiles qui s’écartent de la voie lactée. Bientôt, comme prévu, la gravité les attire en arrière. En étudiant les positions et la vitesse de ces étoiles rapatriées, Oort a pu calculer la masse de notre galaxie. Quelle fut sa surprise en découvrant que la matière visible ne représentait que cinquante pour cent de la masse nécessaire au déploiement d’une telle force de gravité : où était donc passée l’autre moitié de l’univers ? La matière fantôme était née. Omniprésente, mais invisible. »

C’est la voix de Gérard Depardieu qui, dans les Histoire(s) du cinéma n° 3 de Jean-Luc Godard, nous annonce la naissance de la matière fantôme. Mais, depuis Oort, la physique contemporaine a encore étendu l’empire des fantômes ; désormais, l’invisible règne parmi les galaxies, et ramène le visible à ce qu’il n’aura en vérité jamais cessé d’être : un éclat fugitif dans une obscurité sans fond.

En effet, il s’avère que la matière observable ne constituerait que 5 % de l’univers, à quoi s’ajouterait 27 % de matière noire et 68 % d’énergie noire. Matière noire et énergie noire sont indétectables, sinon par leurs effets. L’énergie noire est inférée de l’expansion de l’univers ; mais on ignore sa consistance : ce pourrait être l’énergie de l’espace lui-même, celle liée aux particules virtuelles du monde subatomique, un champ ou un fluide d’énergie dynamique. Quant à la matière noire, son existence est détectée par ses effets gravitationnels sur la matière visible, et de façon plus générale sur la structure de l’univers. Elle pourrait, éventuellement, être constituée de WIMPs (Weakly Interacting Massive Particles), farfadets cosmiques capables de traverser la matière visible[1].

Que la matière, au sens physique, soit à ce point rebelle à notre capacité à l’appréhender entre en étrange résonance avec le mouvement de recul de la pensée devant elle. Le terme d’idéalisme pourrait sténographier ce mouvement de recul, consistant – en réalité – à s’avancer le plus vite et le plus loin possible en direction de ce qui serait supposé n’avoir aucun rapport avec la matière : forme, idée, homme, âme, esprit, information, etc. Mais l’extension du domaine de la matière fantôme est ontologique, et doit être distinguée de l’évitement propre à l’épistémologie idéaliste : la matière recule beaucoup plus profondément que ne l’évite le regard idéaliste ; elle sombre loin de lui. La matière sombre – verbe, et adjectif – comment la penser ? Quel matérialisme serait à la mesure d’une matière qui se refuse à la matière sans pour autant devenir immatérielle ?

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