Paradoxes du Vivant

 

STREAM 04 – LES PARADOXES DU VIVANT – une revue-livre – vient d’être publié.

“Sortir de l’Humanisme” est le titre donné à l’entretien que j’ai pu y donner.

Abstract in English: Escaping Humanism.

Extrait:

Frédéric Neyrat: Si mon approche du terme d’humanisme est correcte, alors il est clair que de trop nombreuses propositions dites post-humanistes ne sont que des prolongements de l’humanisme. L’idée, par exemple, selon laquelle le posthumanisme serait fondé sur le devenir et l’humanisme, au contraire, sur une essence immuable aurait semblée bien surprenante à un Erasme, qui affirmait que, humain, on ne « naît » pas comme tel, mais on le « devient ». Le posthumanisme est, hélas, bien trop souvent un terme qui recouvre le manque de résistance au réquisit moderne du changement permanent.

L’appel au changement permanent est doublé de la promesse consistant à dépasser la séparation nature/technique, nature/technologie, et humains/non-humains. Il fût nécessaire, et il l’est encore, de s’opposer au clivage occidental consistant à séparer de façon étanche d’un côté l’être humain et de l’autre la nature envisagée comme une « ressource », ou comme un facteur de production – je renvoie sur ce dernier point aux analyses de Jason W. Moore consacrées à la manière dont la modernité capitaliste, le « capitalocène », s’est fabriquée une « nature pas chère »[1], plastique elle aussi, aussi flexible qu’un travailleur devrait l’être selon la loi-travail telle qu’elle est préparée par le président Macron et ses ministres humanistes. Toute la question est de savoir si, au clivage cartésien-capitaliste qui mène tout droit aux changements climatiques, à l’intensification des ouragans et autres ravages, il faut substituer une hybridation forcenée, c’est-à-dire abolir toute séparation.

D’une part, il faut toujours se demander qui accomplit la production des « organismes-techniques », comme vous dites : si c’est un laboratoire, une industrie de la Silicon Valley, une pléiade d’humains, alors la fabrication elle-même maintient, sur le plan du sujet de la production, ce qu’elle déclare dépasser sur le plan de l’objet produit ! Quand on abolit le fossé entre l’humain et le non-humain, on risque d’ensevelir dans le fossé un spyware, porte dérobée, logiciel espion ou câble de surveillance grâce auxquels on saura, en toute humanité, collecter sur vous les big data indispensables à votre bonheur – sur amazon.com. Il est ainsi nécessaire, à chaque fois que l’on s’interroge sur des figures du posthumain, de savoir qui donne les ordres : qui ou quoi, dans le cyborg, est au poste de commandement. D’autre part, en quoi la fusion humain-machine ou souris-technologie est-elle en soi mieux que leur clivage ? David Cronenberg, dans Vidéodrome comme dans La Mouche, a bien vu que la fusion humain-technologie, voire humain-animal-technologie, pouvait virer au cauchemar.

Cependant, les critiques que j’adresse ici ne consistent nullement à refuser la relation humain-technique, mais à la penser comme alliance non fusionnelle, comme noces, comme rencontre qui établit entre les instances en jeu un champ d’intensité apte à redistribuer leurs existences. Mon posthumain est un para-humain qui n’a pas oublié son inhumanité, mais la fait servir au bonheur, à la participation à quelque chose qui échappe aux instances humaines et machiniques sollicitées[2]. Un exemple ? Quasimodo ! Il y avait, nous dit Hugo dans Notre-Dame de Paris, « entre » Notre-Dame et la souffrante créature « tant d’affinités magnétiques, tant d’affinités matérielles », que « la rugueuse cathédrale était sa carapace ». Quasimodo « vibre » avec la cloche qu’il sonne, « tremble avec la tour de la tête au pied » : « alors ce n’était plus ni le Bourdon de Notre-Dame ni Quasimodo, c’était un rêve, un tourbillon, une tempête ; le vertige à cheval sur le bruit ». Ce qui apparaît alors, à la faveur de l’alliance entre Quasimodo et Notre-Dame, ce n’est pas une prouesse technologique, ou un gadget de bio-art, c’est une métaphore : non pas nos-rêves-enfin-réalisés, mais la réalité enfin promue au statut de rêve. Or la métaphore tenue comme telle exige que quelque chose ne soit pas réalisé, ou ne soit pas construit. L’irréalisé, ou l’inconstruit, au lieu du fossé entre nature et êtres humains propose une place laissée vacante, la place de la métaphore. Place de la Métaphore, ne serait-ce pas le lieu sans lieu dont toute ville a le secret désir ?

One thought on “Paradoxes du Vivant

  1. “La maladie est l’amour de deux formes de vie étrangères” David Cronenberg

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